Maîtriser une langue nouvelle par Raphaël Enthoven - I

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Maîtriser une langue nouvelle par Raphaël Enthoven - I

  • OISE France
  • Lundi 9 décembre 2019

Le 29 avril dernier, le professeur de philosophie Raphaël Enthoven a abordé la question de la maîtrise d’une langue nouvelle lors d’une conférence organisée par OISE.

maîtriser nouvelle langue

Durant cette conférence, Raphaël Enthoven a cherché à apporter une réponse philosophique à la question de l’étrangeté ou comment maîtriser une langue nouvelle, ayant pour finalité la capacité de savoir évoluer avec aise et confiance dans le monde multiculturel qui est le nôtre.

Partie I : Conférence de Raphaël Enthoven

En s’appuyant sur le fameux ouvrage des Lettres persanes de Montesquieu, Raphaël Enthoven revient sur la question de fond « Comment peut-on être Persan ? », qui est selon lui à la fois la question la plus bête et la plus intelligente au monde. Tout d’abord, il s’agit d’une question bête car elle revient à tenir pour une qualité accidentelle ce qu’on ne peut pas ne pas être (on n’a pas le choix d’être Persan ou non). Autrement dit, poser cette question revient à considérer comme une anomalie ce qui ne correspond pas à l’idée que l’on se fait du monde (donc de son monde). Cependant, malgré cet aspect, cette question est également la plus intelligente du monde car étant la formule même de l’étonnement ontologique, qui est l’intérêt supérieur qu’il faut témoigner à celui qui ne nous ressemble pas. L’étonnement ontologique représentant la source suprême d’émerveillement et de curiosité spontanée pour celui qui accepte de comprendre qu’il est l’autre d’un autre.

L’appréhension de cette question philosophique est à mettre en perspective avec l’apprentissage d’une langue nouvelle comme alternative entre étonnement et perplexité. Ces deux affects simultanés et antagonistes trouvent la même source dans le sentiment d’être le centre du monde. De la même façon, les habitudes, les expressions, les idiomes d’une langue, les réflexes et les façons de penser attachés à une syntaxe particulière ou à un vocabulaire spécifique ont tendance à forger progressivement le sentiment indéracinable et insensé d’être le centre du monde : il s’agit du sentiment identitaire. D’ailleurs, l’acquisition d’une langue natale se fait selon ce même processus et elle représente un marqueur identitaire puissant.

L’apprentissage d’une langue nouvelle est un dépaysement auquel il faut consentir, une étrangeté à laquelle il faut consentir sous peine de rester soi-même étranger à la langue qu’on apprend. Apprendre une langue de l’extérieur c’est rabattre une langue sur une autre, traduire mot-à-mot. Ce processus constitue une aberration, car une langue est une vie qui nécessite une imprégnation par contact ou en immersion. L’apprentissage par transposition littérale ou traduction mot-à-mot récuse la spécificité et singularité d’un univers différent du nôtre. 

Ainsi, les langues sont intraduisibles et c’est à cette dimension qu’il faut en appeler pour débuter l’apprentissage des langues.